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DRISS CHRAÏBI, L’HOMME DU LIVRE : UNE VISION DE LA CULTURE ARABO-MUSULMANE

vendredi 28 mai 2010 play world of solitaire

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REDA BEJJTIT  [1]

« L’islam est pour moi un but à atteindre » [2] Driss CHRAÏBI

On pourrait comprendre cette phrase ainsi : l’islam serait une sorte d’idéal à atteindre. On ne naît pas musulman, on le devient. Mais pour mieux saisir cette phrase emblématique de Driss Chraïbi, situons-là dans son contexte.

Avant d’énoncer cette phrase, Driss Chraïbi faisait le constat suivant vis-à-vis des jeunes et l’islam : Les jeunes de chez nous sont coincés. Ils sont à la fois désorientés, désoccidentalisés et déshumanisés. Ils ont un refuge. Refuge qui dépasse le rationnel : c’est l’émotionnel. Le Coran, la religion. Comment interpréter cela ? D’une façon ou d’une autre, ils ne sont pas en possession du sens coranique. Souvenez-vous de la phrase très célèbre qu’a prononcée le prophète trois jours avant sa mort : sayakounou al islam ghariban kama kana min qabl (l’islam redeviendra l’étranger qu’il avait été). Le prophète était très lucide. Actuellement, la lettre a pris le dessus sur l’esprit et il existe une dichotomie parfaite entre les deux. L’islam est pour moi un but à atteindre [3].

L’islam est devenu un refuge pour les jeunes. C’est quasiment une certitude pour beaucoup d’intellectuels et dans ce « refuge émotionnel », irrationnel, un danger de taille les guette : ils sont loin de comprendre le sens vrai des versets coraniques, ce qui peut, bien entendu, entraîner les dérives qu’on connaît (fondamentalisme, terrorisme, etc....). On peut dès lors constater que la vision de l’islam de Driss Chraïbi, quoique réaliste, parce que partant de faits avérés, reste cependant assez pessimiste, comme peut en témoigner le « hadith » [4] du Prophète retenu par notre auteur : « L’islam redeviendra l’étranger qu’il avait été ».

Ce hadith du prophète est un leitmotiv dans la bouche de Driss Chraïbi, mais une fois encore, comme dans L’Homme du Livre, il l’ampute. Le Hadith du Prophète disait « L’Islam redeviendra l’étranger qu’il a commencé par être. Heureux soient les étrangers » [5]. C’est une autre manière de dire qu’il y aura beaucoup de mécréants, pour qui les croyants, minoritaires alors, seraient incompris comme le seraient les étrangers. C’est la situation que vivent les musulmans dans les pays étrangers : l’affaire du port du foulard (le hijab) par exemple en France. Cependant, les musulmans, minoritaires et étrangers, devraient se réjouir parce qu’ils seraient dans le vrai et auraient la récompense suprême : le Paradis.

Ce qui se dégage aussi de cette vision de l’islam et de manière flagrante chez Driss Chraïbi, c’est surtout un profond respect pour le Prophète de l’Islam, ce qui justifie amplement l’intérêt qu’il lui accorde en lui consacrant l’un de ses écrits majeurs, L’Homme du Livre, roman publié en 1994. Il a fallu à Driss Chraïbi une dizaine d’années avant de le finaliser. On comprend alors la difficulté de s’attaquer à un sujet aussi sensible.

Pour analyser L’Homme du Livre, cette communication se déroulera en deux temps. Nous tiendrons d’abord compte de quelques considérations para-textuelles, afin de voir quel est le véhiculé par la page de couverture, avec toutes les indications y figurant (titre, tableau, etc....), avant de passer à l’Avertissement et aux épigraphes. Ensuite, nous passerons à la structuration du roman afin d’étudier le fonctionnement du texte véhiculant une vision de la culture arabo-musulmane.

I. Considérations paratextuelles :

Dans le champ de la poétique, on désigne par paratexte tout ce qui est en dehors du texte, mais qui peut, d’une certaine manière, programmer la lecture du texte ou du moins l’accompagner : « Le paratexte est donc pour nous ce par quoi un texte se fait livre et se propose comme tel à ses lecteurs, et plus généralement au public. Plus que d’une limite ou d’une frontière étanche, il s’agit ici d’un seuil, ou -mot de Borges à propos d’une préface - d’un « vestibule » qui offre à tout un chacun la possibilité d’entrer, ou de rebrousser chemin. » [6]

Ainsi, la couverture de L’Homme du Livre se subdivise verticalement en deux parties : une partie, où l’on peut lire, de haut en bas et successivement, le nom de l’auteur (Driss Chraïbi), le titre de l’écrit (L’Homme du Livre), l’indication de genre (roman) et le nom des co-éditeurs (Eddif-Balland). Parallèlement à cela, la deuxième partie de la couverture est réservée à un tableau, représentant, en son centre, une caverne dont l’ouverture est entourée d’une toile d’araignée. On peut distinguer, par ailleurs, des dunes de sable, des nuages et le ciel, probablement à un moment où la luminosité, pouvant renvoyer à l’aube dans le roman, est très forte. Le choix du tableau et de la couverture, dans lesquels généralement l’auteur n’intervient que très peu pour les raisons commerciales qu’on connaît, paraît assez judicieux. Mais ce qui nous interpelle à ce niveau, c’est surtout le titre du roman.

Le titre énigmatique du roman

Si l’on passe en revue les titres des romans de Chraïbi, on se rend compte que quatre catégories peuvent aisément être distinguées. Des écrits où l’auteur semble avoir voulu, une fois encore se renouveler, en s’attaquant à des récits, dont il est difficile de déterminer le genre selon Mustapha BENCHEIKH LATMANI [7] : L’Âne (1956), De Tous les horizons (1958) et La Foule (1961). Deux catégories de romans, antinomiques sinon complémentaires, se sont imposés : des romans tournés vers » le passé, vers l’ici, le passé, vers la culture marocaine et donc le pays natal (Le Passé simple, La Civilisation, ma mère, Une enquête au pays, Succession ouverte, L’inspecteur Ali, Vu, lu, entendu...) et des romans tournés vers l’ailleurs, la France (Les Boucs, Le Monde à côté), le Canada (Mort au Canada]. Puis, vient une autre catégorie d’écrits, des récits où l’Islam est omniprésent (La Mère du Printemps, Naissance à l’aube et L’Homme du Livré).

L’Homme du Livre, titre périphrastique, interpelle le lecteur par sa dimension énigmatique : « L’Homme », c’est qui ? N’importe quel homme ou un homme en particulier ? La lettre « H » en majuscule, vient nous indiquer qu’il s’agit d’un homme spécifique : L’Homme du Livre. Quel livre alors ? Un livre de littérature, un livre profane, ou un livre sacré ? Le titre suggestif nous aiguillonne alors vers le sacré : la première lettre du mot « Livre » est en majuscule aussi. Il est donc question d’un livre sacré : La Bible, L’Ancien et le Nouveau Testament, ou Le Coran ? Et « L’Homme », dans ce cas, c’est quel prophète ? Jésus, Moïse ou Mohammed.

L’Homme, c’est le Prophète Mohammed, et le Livre, c’est le Saint Coran. Mais le lecteur ne peut le savoir qu’une fois l’Avertissement lu et où Driss Chraïbi, cet autre homme du livre, nous renvoie au personnage principal : Mohammed. Un premier indice était cependant donné dès la couverture du livre.

Le tableau de la couverture [8] : indice ou symbole à décrypter

L’Homme du Livre pose de manière sporadique la problématique de la culture du lecteur : le lecteur occidental risque d’être démuni face à un texte, et aussi face à une image, où la culture arabo-musulmane est omniprésente, là où le lecteur biculturel, possédant la double culture arabo-musulmane et française, serait plus à l’aise.

Pour illustrer cette idée, prenons l’exemple du tableau de la couverture. Il s’agit d’un tableau d’Abdelkader RHORBAL, qui permet de voir une toile d’araignée recouvrant le trou d’une caverne. Pour nous, lecteurs connaissant la culture arabo-musulmane, la représentation renvoie à un moment précis de l’histoire du Prophète (ou « siratou rassoul » qui veut dire littéralement « conduite du prophète » selon Mak’k CHEBEL [9]). L’image nous renvoie tout de suite au récit coranique du verset 39 de la sourate IX (Le retour à Dieu) où le Prophète Mohammed est avec l’un de ses compagnons, Abou Bakr AS-SIDDIQ, dans la caverne de Thor [10]. Pour les protéger, Dieu accomplira un miracle : une araignée tissera sa toile pour couvrir le trou de la caverne

Le tableau assume donc la fonction d’indice programmant notre lecture, mais le lecteur a-t-il pris le temps de s’arrêter sur l’image pour l’analyser, ou a-t-il préféré passer à l’étape suivante ?

L’Avertissement

Se situant avant la dédicace, l’avertissement stipule : « Ceci n’est pas un livre d’histoire, mais un Roman, une oeuvre de pure fiction, même s’il met en scène un personnage considérable : le Prophète Mohammed ».

On nous a habitués à ce genre d’avertissement, aussi bien dans le, genre cinématographique que romanesque, mais on reste cependant quelque peu étonné que l’avertissement soit placé avant la dédicace adressée par Driss Chraïbi à son père.

avertissement, la phrase « ceci n’est pas un livre d’histoire, mais un roman », dans l’Avertissement de La Mère du printemps, roman publié douze ans avant L’Homme du Livre.

L’avantage de cet avertissement, c’est qu’il installe une apparente dualité entre l’historique et le fictif. En réalité, le fictif viendra capter l’historique, comme ce fut déjà le cas avec La Mère du printemps et Naissance à l’aube. En comptant L’Homme du Livre, ces trois romans forment, comme nous l’avons déjà signalé, une trilogie relative à la religion musulmane, et nous sommes avec L’Homme du Livre dans la représentation d’une représentation : l’auteur ne représente pas des faits réellement vécus, mais une histoire, telle qu’il l’a lue, imaginée et entendue !

Précisant qu’il s’agit d’une « pure fiction », Driss Chraïbi fera de l’imaginaire une autre manière de raconter l’Histoire et du récit fictif une réécriture, sinon une relecture, de la vie du Prophète. Driss Chraïbi va, en quelque sorte, « littérariser » l’Histoire, celle du Prophète et par son intermédiaire, celle de l’Islam. Ce qui rend l’histoire du roman encore plus captivante.

Les épigraphes [11] : deux haditbs du Prophète Driss Chraïbi a souvent fait usage des exergues dans ses romans, ce qui leur a valu d’être analysés de ce point de vue [12].

L’Homme du Livre s’ouvre et se ferme sur deux hadiths du Prophète, une manière de les surdéterminer et de les mettre en valeur par rapport aux autres. La première épigraphe « les liens utérins ajoutent à la vie » sera réutilisée par Driss Chraïbi dans Naissance à l’aube, roman publié deux années après L’Homme du Livre, mais avec une petite variante dans la traduction, c’est-à-dire sous la forme suivante : « Le respect des liens utérins ajoutent à la vie ». Laquelle de ces deux traductions serait la plus fidèle ? Les hadiths qui abordent la question sont très nombreux, et de toute manière, cet exergue, repris deux fois, vient souligner l’aspect filial et solidaire de la famille arabo-musulmane ; ce qui devrait retenir notre attention, c’est surtout la volonté de l’auteur d’insister sur ce point précis. C’est une valeur à laquelle on devrait tenir davantage. Nous sommes loin du Driss Chraïbi rebelle du Passé simple. Il s’inscrit dorénavant dans cette perspective filiale qui le rattache aussi bien à sa petite famille qu’à la grande, à savoir son pays natal [13]. Pour lui, c’est un retour aux origines et à la source, à la culture arabo-musulmane qui continue de maintenir ces valeurs, contrairement aux cultures occidentales.

L’autre exergue du Prophète « L’Islam redeviendra l’étranger qu’il a commencé par être » est une prophétie annoncée par le Prophète de l’Islam. Driss Chraïbi l’a déjà utilisée dans La Mère du printemps, mais elle précédait le texte, alors que dans L’Homme du Livre, elle lui succède. L’auteur semble donc persuadé de cela. Mais il aurait été, de notre point de vue, intéressant de retenir la suite du hadith : « heureux soient les étrangers ! ».

La mise en exergue est une pratique courante des écrivains, mais les épigraphes dans L’Homme du Livre prennent ici une dimension particulière parce qu’il s’agit justement des paroles du Prophète auxquelles Driss Chraïbi accorde manifestement beaucoup d’admiration. C’est un moyen de faire connaître le prophète de l’Islam et la culture arabo-musulmane à l’occident, ce dont nous avons le plus besoin actuellement : une vision saine de la culture arabo-musulmane !

Les Considérations textuelles :

A ce niveau de l’analyse, nous nous arrêterons sur trois points : tout d’abord, sur la structuration du roman qui, de notre point de vue, n’est jamais gratuite. Ensuite, l’incipit de L’Homme du Livre, très chargé de significations, mérite d’être abordé, au même titre que l’intertexte coranique qui donne au texte, par moments, une dimension sacrée.

L’Homme du Livre : un roman binaire

Le roman de Driss Chraïbi (L’Homme du Livré) se subdivise en deux parties étonnamment inégales : soixante-quatorze pages pour la première partie intitulée « la première aube » contre douze pages pour la seconde partie intitulée « la deuxième aube ». Cette structuration binaire ne semble pas respecter la prédilection de la culture arabo-musulmane pour les chiffres impairs [14].

Notons au passage que la première partie se subdivise elle-même en cinq sous parties inégales : dix pages pour la première sous partie, onze pages pour la deuxième et troisième sous partie en ce qui concerne les sous parties les moins longues ; à la quatrième partie, la plus longue, correspondent vingt-quatre pages, là où la dernière sous partie (la cinquième) comportera dix-huit pages, alors que la deuxième partie, écrite en douze pages, ne contient pas de sous parties. L’ensemble, en considérant les deux parties du roman, nous donnera six sous parties, et donc un chiffre pair.

Cette déstructuration est-elle voulue par l’auteur ? Aucun document ne peut l’attester, mais cela ne peut que nous interpeller sachant que l’écriture de ce roman, en particulier, a pris une dizaine d’années !

La deuxième partie du roman, la deuxième aube, s’arrête sur le moment extraordinaire, celui de la révélation du Coran. Quelques pages prépareront le lecteur à ce moment mémorable et symbolique où le Prophète reçoit de Dieu, par l’intermédiaire de l’Ange Gabriel (mais Driss Chraïbi passe cela sous silence !), la première sourate révélée du Coran :
- « LIS ».
A peine formé, ce terme acquit la parole. Il dit -il dit d’une voix si paisible qu’elle en était effrayante :
- LIS !
La Révélation était là, surgie de la roche, simple, très simple, à emporter l’écoute et la raison. [...]
-JE NE SAIS PAS LIRE.
[...]
-Je ne sais pas lire...Je ne sais pas lire..Je ne sais pas lire...
[...]
- « Lis ! Lis au nom de ton Seigneur qui a fait la Création, « Qui a crée l’homme à partir d’un atome... » [15]

Il s’agit, bien entendu, de la quatre-vingt seizième sourate intitulée L’Adhérence pour Salah Eddine KECHRID et Le Caillot de sang par D. Masson, et qui dans l’histoire des traductions du Coran avait déjà soulevé un certain nombre de questionnements relatifs à la genèse de l’homme. Une traduction erronée ou approximative risquerait de fausser le verbe divin et la vérité énoncée en arabe : Driss Chraïbi traduit le terme « A’iaq », qui veut dire adhérence, par le terme atome, là où D. MASSON préfère utiliser « caillot de sang ». Donc, Dieu aurait-il crée l’homme à partir d’un atome ou d’un caillot de sang ? Seule la vérité scientifique pourrait trancher à ce niveau, mais de notre point de vue, c’est le terme d’adhérence qui reste le plus conforme au sens coranique.

Driss Chraïbi terminera son roman en apothéose, en faisant allusion à la première sourate du Coran intitulée La Fatiha et qu’on peut traduire par L’ouverture ou le prologue. Il n’en traduit que la première partie, intercale le discours romanesque pour amplifier l’effet solennel, comme pour nous mettre en présence du moment sacré de la révélation, puis ne retient qu’une partie de la suite de la sourate, la prière qui unit tous les musulmans cherchant « le droit chemin », beaucoup plus conforme au sens coranique que « le chemin de l’équilibre » retenu par Driss Chraïbi.

Il s’arrêta un instant, pencha la tête de côté comme s’il interrogeait quelqu’un qu’il était seul à voir et à entendre, et il reprit avec toutes les musiques du monde :
« Louange à Dieu, Maître des univers,
« Matrice et Matriciel,
« Roi du jour de la Créance !
« C’est toi que nous adorons
« Et c’est.... »
II tomba sur la terre nue, sanglotant, convulsif. Il griffa la terre, l’embrassa à pleines lèvres. Et ce fut de là, du ras de la mère nourricière, que sa voix s’éleva de nouveau :

« Et c’est Toi dont nous sommes à l’écoute. « Mène-nous vers le chemin de l’équilibre... » [16]
Lïncipit dialogique
Même si l’auteur a signalé dans l’avertissement que « ceci n’est pas un livre d’histoire, mais un roman, une œuvre de pure fiction ... », le texte semble avoir du mal à se dégager de l’histoire du Prophète, telle qu’elle est racontée par les historiens. On le comprend aisément, puisqu’il est difficile de retranscrire l’Histoire, avec un grand H, en fiction. L’auteur a pratiquement peu de marges de manœuvre ; soit il raconte une deuxième fois l’histoire, la réécrit, soit il la transforme.

Driss Chraïbi va apparemment trouver une autre stratégie scripturale. Le texte commence ainsi, par un « D » en majuscule imitant les lettres liminaires du Coran et que nous commenterons plus loin :

Debout dans une caverne, un homme enveloppé dans un manteau de laine écrue, sans coutures ni manches.

Toutes questions posées, toutes réponses apportées, finit l’Histoire des hommes. Commence alors le règne de l’imaginaire : la montée des rêves et des doutes salutaires à l’assaut des certitudes.

A l’aube du VIIème siècle, debout dans une caverne du mont Hira, non loin des faubourgs de la Mecque, un homme dans la force de l’âge. De taille moyenne, presque menu. Chevelure et barbe noires, bouclées, denses. Cheveux tombant à hauteur des épaules. Interstice entre les incisives du haut. Teint blanc, légèrement hâlé par le soleil. Bouche large, finement dessinée. Yeux brun clair. Sandales en cuir dont les lanières sont enroulées jusqu’au genou.

Les plumes étaient levées, l’encre était sèche depuis les temps sidéraux. Et on eût dit que le dernier mot du Livre avait été écrit avant que le premier ne fût formulé en quelque langue que ce soit.

L’astre du jour ne va pas tarder à se lever, rouge, irradiant. Debout dans sa caverne familière, un homme d’une quarantaine d’années entre en méditation, une méditation absolue, comme il a coutume de le faire chaque fois qu’il peut s’isoler afin d’écouter la voix du silence - cette paix du désert qui acquiert toute sa plénitude quelques instants avant la naissance d’une journée nouvelle. Et peut-être écoute-t-il également sa propre paix.

La vie l’a comblé. Il est à la tête d’une maisonnée heureuse. Si deux de ses enfants, deux garçons, sont morts en bas-âge, il lui reste quatre filles. Et puis, soir et matin, lune après lune, Khadija son épouse l’a entouré de tendresse : l’amour d’une femme et l’amitié d’une amie. Il ne peut rien demander de plus que ce qu’il a eu le long de son existence. Et il ne veut rien de plus. Il a eu tout ce qu’un homme peut désirer - il le sait de science certaine. Il sait aussi qu’il n’aurait probablement jamais plus. [17]

Le texte, dialogique, se trouve traversé par deux voix qui se relayent, comme pour installer une sorte de dialogue avec l’histoire du Prophète. En réalité, l’auteur, hésitant -peut-être-entre deux stratégies narratives (rester fidèle à la vie du prophète ou se permettre quelques envolées dans l’imaginaire), semble, dans un premier temps, vouloir les adopter toutes les deux. Ainsi, il alternera, le récit relatif à l’histoire du Prophète, écrit en caractères plus petits, avec les envolées poétiques de l’imaginaire en caractères plus gros. L’alinéa viendra décaler le récit relatif à la vie du Prophète. Nous avons ainsi un récit décalé au sens propre du terme. Dans L’Homme du Livre, la littérature dialogue avec l’Histoire du Prophète, et par son biais avec l’Histoire de l’Islam, tout en restant fidèle à la tradition, à l’histoire du Prophète Mohammed telle que nous la rapporte Ibn Ishaq auquel se réfère le plus Driss Chraïbi ou encore Ibn Hichâm .

L’intertexte coranique

Si au début de sa vie d’écrivain, Driss Chraïbi remettait en question un islam qui pesait sur les traditions marocaines (Le Passé simple), il en va tout autrement dans L’Homme du Livre, où des fragments du texte coranique le traversent : il s’agit d’une autre dialogie installée entre le texte romanesque et le texte coranique.

La première occurrence qu’on peut relever concernant cet aspect se révèle d’abord à partir de deux lettres « Y. S ». On peut lire dans la partie textuelle en plus petits caractères :

Y.S. Brusquement, comme surgies de la roche, deux lettres parcoururent Mohammed des chevilles à la nuque, se gravèrent dans son cerveau en traits de lumière sonore : Y.S. Elles avaient un sens aussi concret qu’une pierre, charnel : quelque chose comme une révolte immédiate pour l’accession à la vie immédiate. Brusquement, Mohammed sentit son âme lui remonter entre les clavicules, là où il avait une tache de naissance de forme ovale. Ce fut une période transitoire, très longue et très brève à la fois, durant laquelle l’image qu’il avait du monde vola en éclats. Il se retrouva assis, adossé à la paroi de la caverne, le pan de son manteau rabattu sur la tête. Ce fut comme s’il venait de mourir. Il ferma les yeux et vit, entendit. [18]

Driss Chraïbi mime en quelque sorte le texte coranique, en reprenant les lettres liminaires du Coran [19], Y. S. pour les mettre au début de cet extrait, comme c’était le cas du D en majuscule de l’incipit. Le lecteur devra attendre six pages plus loin avant de comprendre qu’il s’agit d’un renvoi au texte coranique, aux deux premiers versets de la trente-sixième sourate ; cela sera indiqué par le biais d’un extrait très suggestif :

Quatorze siècles plus tard, en l’an mil neuf cent quatre-vingt-treize de l’ère chrétienne. Une grotte dans une montagne de l’Azerbaïdjan. Debout dans cette grotte, un homme très âgé muni d’un fusil regarde, médusé, révolté : dans une fracture de la roche, un scorpion est en train de hacher menu un petit rongeur. L’aspire. L’homme arme son fusil, une seule balle suffirait. Quelque chose l’arrête brusquement dans son élan de justice humaine -des mots d’un très ancien Livre qui n’étaient plus que souvenirs confus dans sa mémoire : Y. S. Walkitabi al-hakim LU n’en comprit pas le sens, ni alors ni plus tard. Il sortit de la grotte, vide. Vide et seul. [20]

« Y.S. Walkitabi al-hakim !... », phrase écrite en caractères gras, avec un point d’exclamation et des points de suspension, amène quelques éclaircissements relatifs aux deux lettres « Ya’sin » du texte précédant. Le lecteur pourra dorénavant mettre un nom sur l’intertexte auquel renvoie le titre du roman. Le livre du titre, c’est le saint Coran. Outre la fonction référentielle, renvoyant à un homme ayant existé (Mohammed) et à un livre toujours d’actualité (Le Saint Coran), le titre du roman assure aussi une fonction intertextuelle, permettant de ’renvoyer au texte coranique.

Cette phrase « Y.S. Walkitabi al-hakim !... », retranscrite phonétiquement, sans aucune traduction ou explication, ni de la part de l’écrivain, ni de la part de l’éditeur pose un autre problème : pour le lecteur bilingue et biculturel, le déchiffrage ne pose pas de problème particulier, nonobstant les deux lettres dont la signification restera toujours énigmatique, malgré les tentatives d’éclaircissement des exégètes, mais le lecteur occidental resterait bien démuni face à une phrase retranscrite phonétiquement de l’arabe, et dont le sens, qui veut dire « Y.S. et le Coran sage [21] », nous renvoie à la richesse de toute une culture.

Dans la tradition arabo-musulmane, on a pris l’habitude d’interpréter ces deux lettres comme étant l’un des noms donnés par Dieu a son Prophète [22], ce qui peut justifier l’utilisation qu’en fait Driss Chraïbi. Y.S (Ya’Sin), c’est aussi le titre de la sourate. On a donc donné comme titre à la sourate son incipit, le premier verset. Concernant la sourate Ya’Sin, le Prophète recommandait de la réciter sur les morts, pour leur amener la paix et la miséricorde divine. C’es% aussi une sourate à réciter face au danger et pour éviter la peur [23].

Conclusion

A partir de cette analyse de L’Homme du Livre de Driss Chraïbi, on a pu noter jusqu’à quel point c’était une œuvre riche et novatrice : d’abord par le choix du sujet, dont le traitement était très délicat et difficile, vu le temps que Kauteur a mis avant de publier l’œuvre. Ensuite, par l’aspect énigmatique traversant l’œuvre et qui, forcément, ne peut qu’interpeller le lecteur occidental, .en lui proposant une autre dimension du Prophète Mohammed, plus conforme à la vision de l’Islam et de la culture arabo-musulmane.

S’il a été tenté de rivaliser avec Le Saint-Coran, on pourrait le lui pardonner parce qu’il nous a donné un texte aussi fort que la tradition sensée être représentée, mais aussi un roman plein de respect par rapport au Prophète Mohhamrned et à la culture arabo-musulmane. L’Homme du Livre ne va pas tarir de sitôt, sachant que les traductions élaborées par Driss Chraïbi, aussi approximatives soient-elles, nous renvoient à d’autres traductions plus ou moins rigoureuses. Elles nous montrent que le vrai sens du Coran nous échappe inéluctablement.

Nous restons juste étonnés que L’Homme du Livre n’ait pas eu l’écho qu’il méritait, notamment dans le milieu universitaire et dans le champ de la critique littéraire ; seuls quelques analystes ont pu y déceler matière à réflexion. Ils auront eu le mérite de reconnaître une œuvre incontournable qui valorise notre patrimoine culturel vis-à-vis de l’occident et donne au Prophète de l’Islam l’aura qu’il mérite :

« Pour Moi, qui ai arpenté tant de fois l’histoire de la naissance de l’islam, à travers ses multiples versions, et surtout d’après ses premiers chroniqueurs arabes, l’Homme du Livre est assurément l’un des plus beaux récits jamais écrits sur « le personnage considérable » : le prophète Mohammed... » [24]

Fethi Ben Slama

Bibliographie

Œuvres de Driss CHRAÏBI :

CHRAÏBI Driss (1982), La Mère du Printemps, Paris, Editions du Seuil, collection Points, 213 p.
CHRAÏBI Driss (1977), Le Passé simple, Paris, Denoël, 261 p.’
CHRAÏBI Driss (1995), L’Homme du Livre, Editions EDDIF-BALLAND, 101 p.
CHRAÏBI Driss (1986), Naissance à l’aube, Paris, Editions du Seuil, 192 p.

Ouvrages consultés :

CHEBEL Malek (1995), Dictionnaire des symboles musulmans. Rites, mystique et civilisation, Paris, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 501 p.
DUPRIEZ Bernard (1997), Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), Ottawa, Union Générale d’Editions, collection 10/18, 540 p.
FOUET-FAUVERNIER Jeanne (1999), Driss Cbraïbi en marges, Editions L’Harmattan, Collection Critiques Littéraires, 272 p.
GENETTE Gérard (1987), Seuils, Paris, Editions du Seuil, collection Poétique, 388 p.
IBN HICHÂM (2004), La biographie du prophète Mahomet, Paris, Fayard, 450 p. Texte traduit et annoté par Wahib Atallah.
IBN HICHÂM Abd Al Malik (1987), Sira nabbawiya (La conduite du Prophète), 4 tomes, Beirouth, Dar aljil.
KECHRID Salah Ed-dine (1994), Al Qur’an al karim, Beyrouth, Dar al gharb al islami pour l’édition et la publication, 6ème édition, 563 p. Traduction et notes de Salah Ed-dine KECHRID.
MASSON D. (1967), Le Coran, Paris, Editions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1087 p.

Sites webs :

KADIRI Abdeslam (2007), « Rencontre. Driss Chraîbi prend position », in Site de TELQUEL Online [en ligne]. (Maroc), 2007-02-10 [consulté le Oldécembre 2007]. < www.telquel-online.com/156/sujet4.shtml >
BENCHEIKH LATMANI Mustapha (2007), « Driss Chraîbi », in site de Limag [en ligne]. (France), 1999-05-01 [consulté le 01 décembre 2007].

Notes

[1] Laboratoire d’Etudes et de Recherches sur l’Interculturel. Groupe de Recherche interdisciplinaire en Formation des Adultes et Communication. Faculté des Lettres et des Sciences Humaines. Université Chouaïb Doukkali d’El Jadida.

[2] KADIRI Abdeslam (2007), « Rencontre. Driss Chraïbi prend position », in Site de TELQUEL Online [en ligne]. (Maroc), 2007-02-10 [consulté le 01 décembre 2007 < www.telquel-online.com/156/sujet4.shtml >

[3] Idem.

[4] Sous le terme générique de hadith, on distingue tout ce qui a trait à la parole du Prophète Mohammed.

[5] IBN HICHÂM Abd Al Malik (1987), Sira nabbawiya (La conduite du Prophète), 4 tomes, Beirouth, Dar aljil. Pour l’ouvrage abrégé traduit en français, nous renvoyons à IBN HICHÂM (2004), La biographie du prophète Mahomet, Paris, Fayard, 450 p. Texte traduit et annoncé par Wahib Atallah.

[6] GENETTE Gérard (1987), Seuils, Paris, Editions du Seuil, collection Poétique, p. 7-8

[7] BENCHEIKH LATMANI Mustapha (2007), « Driss Chraïbi », in site de Limag [en ligne]. (France), 1999-05-01 [consulté le 01 décembre 2007].

[8] II s’agit d’un tableau d’Abdelkader RHORBAL, comme le signale l’éditeur une page avant la quatrième de couverture.

[9] CHEBEL Malek (1995), Dictionnaire des symboles musulmans. Rites, mystiques civilisation, Paris, Albin Michel, Spiritualités vivantes, p. 390.

[10] Une note de l’éditeur, à la dernière page précédant la quatrième de couverture, signale au lecteur que l’image renvoie au « mont Hira et la grotte où fut révélée au Prophète Mohammed La Parole de Dieu ». En réalité, il s’agit de la caverne de Thor où a eu lieu le miracle, et non du mont Hira comme le souligne l’éditeur.

[11] L’épigraphe est une « citation placée en exergue au début d’une œuvre ou d’un chapitre pour en indiquer l’esprit ». Cf. DUPRIEZ Bernard (1997), Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), Ottawa, Union Générale d’Editions, collection 10/18, p. 192.

[12] FOUET-FAUVERNIER Jeanne (1999), Driss Chraïbi en marges, Editions L’Harmattan, Collection Critiques Littéraires, 272 p.

[13] Dans Naissance à l’aube, Driss Chraïbi dédie le roman au peuple marocain : « Je dédie ce livre à ma terre natale, le Maroc, ainsi qu’au peuple marocain, mon peuple. »

[14] II est dit dans un hadith du Prophète Mohammed que « Dieu est impair et il aime les nombres impairs ».

[15] KECHRID Salah Ed-dine, Al Qur’an al karim, Beyrouth, Dar al gharb al islami pour l’édition et la publication, 6ème édition, 1994, p. 539. Traduction et notes de Salah Ed-dine KECHRID.

[16] CHRAÏBI Driss, Op. cit., p. 102.

[17] Idem, p. 13-14.

[18] Idem, p. 16.

[19] Dans Le Coran , on retrouve les lettres liminaires suivantes : Alif lam mim, alif lam mim sad, Alif lam ra, Alif lam mim ra, kaf ha ya aîn çad, ta ha. Les lettres liminaires de la première partie de L’Homme du Livre sont : D, M, L, U, E ; il n’y a que la lettre Q, renvoyant probablement au Coran, dans la deuxième partie du roman.

[20] CHRAÏBI Driss, Op. cit., p. 22.

[21] MASSON D. (1967), Le Coran, Paris, Editions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 540. La traduction proposée pour l’incipit de la sourate YA. SIN est « YA. SIN. Par le sage Coran ! »

[22] KECHRID Salah Ed-dine, Op. cit., p. 36.

[23] Idem.

[24] Nous renvoyons à la quatrième de couverture de L’Homme du Livre, où l’éditeur nous signale que cette citation est extraite de « Qantara », revue de l’Institut du monde arabe (Paris).

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